Publié le mercredi 14 décembre 2005

Le problème de la colonisation

14 12 2005



 

 

 

 

Le problème de la colonisation

 

 

 


Le problème avec la colonisation, ce n’est pas tant la conquête, l’expansion, ni ses motivations, que la conviction largement répandue dans la mentalité européenne de l’époque concernant une véritable catégorisation raciale. L’expansion de « la » civilisation, en fait d’une civilisation, n’est pas chose extraordinaire. Ça c’est toujours fait.

 

C’est ce qui s’est passé au XVe siècle qui pose un problème particulier et original : la racialisation de la civilisation. Ce qui peut se résumer en trois faits parallèles. On peut les signifier en une date : 1492.

 

1) 1492 est, on le sait, la date de l’expulsion d’Espagne de ceux qui sont désormais réputés rendre impur de sang la « race » des Ibères : musulmans et juifs, dont l’origine est censée altérer « la limpieza de la sangre », la pureté du sang. D’où les persécutions des catholiques d’origine juive — pour cause de « sang impur » ! Persécution raciale donc, là où auparavant elle était religieuse.

 

1492 est aussi, on le sait de même, le point de départ de la conquête de l’Amérique avec deux conséquences :

 

2) La prochaine extermination (raciale : on s’appuie entre autres sur un doute quant à leur humanité !) des « Indiens ».

 

3) La déportation massive des Noirs d’Afrique vers l’esclavage. On s’appuie sur cela sur des considérations raciales fondées sur la couleur de leur peau.

 

La nature du phénomène esclavagiste change radicalement et devient idéologiquement raciale, raciste donc. La nature des expansions impériales de même. Ce que l’on n’avait pas connu auparavant. Auparavant, les hommes « naturellement esclaves » d’Aristote, para exemple, ne l’étaient pas en fonction de la couleur de leur peau, mais de leur comportement soumis, non-libre (Aristote attribue aux Noirs non pas la soumission, mais l’invention des mathématiques).

 

Le phénomène esclavagiste, universel déjà auparavant (tous les peuples ont connu la mise en esclavage des captifs), étendu à l’échelle de peuples entiers comme les Slaves (d’où leur nom signifiant : esclaves !), devient racial à partir du XVe siècle (l’islam auparavant appuyait la pratique sur la spécificité religieuse de ceux qui n’étaient pas musulmans, par sur la race).

 

Les extensions impériales de même : Rome a connu des empereurs non seulement d’origine romaine, mais aussi de Gaule, d’Espagne, d’Afrique...

 

Le tournant du XVe siècle est décisif, qui correspond à la naissance de l’antisémitisme racial et aux conquêtes coloniales européennes, marquées à l’origine des potentialités exterminatrices qui s’ensuivront : les réductions en esclavage et les génocides des conquêtes ont la même matrice raciste qui débouchera dans la Shoah, jusqu’au cœur de l’Europe au XXe siècle : il n’y a qu’à comparer le vocabulaire des conquérants coloniaux de fin XIXe-début XXe siècle et celui des acteurs de la Shoah : et pour être précis quant à la langue allemande (précisant que les Allemands n’ont aucun monopole en ce domaine), avec le génocide des Hereros dans la Namibie allemande (premier génocide du XXe siècle).

 

C’est précisément cela, un mythe de la « hiérarchie des races », qui disqualifie définitivement toute prétention d’exalter un quelconque rôle positif de la colonisation : outre que c’est faux (malgré les philosophes « des Lumières », les dictionnaires et autres manuels scolaires européens du début XXe siècle), il est irrémédiablement négatif d’inculquer à quiconque, au nom de « la » civilisation, qu’il est, par nature, inférieur — voué éventuellement à ne devenir égal qu’au terme de la « mission civilisatrice » qu’on se propose d’exercer à son égard. Ce sous-entendu de la loi du 23 février 2005 (et notamment son article 4 sur l’enseignement des « aspects positifs de la colonisation ») est donc non seulement faux, non seulement en induit l’aspect « dictatorial » (dicter aux historiens ce qu’ils doivent trouver), il la met en outre en contradiction avec la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, fondement de la République française : « les hommes naissent et demeurent libres et égaux et droits ».

 

C’est de la conviction, initiée dans le puritanisme et le piétisme anglo-saxons, en premier lieu les quakers, puis les méthodistes et d’autres, que la dignité humaine, fonction de l’image de Dieu, est donc indicible, relevant de l’invisible — et sans lien avec des caractéristiques physiques genre taux de mélanine ! —, qu’est né ce qui deviendra ce premier article des Déclarations des Droits de l’Homme.

 

*

 

Le problème avec la colonisation, ce n’est pas tant la conquête, l’expansion, ni ses motivations, que la conviction largement répandue dans la mentalité européenne de l’époque concernant une véritable catégorisation raciale. L’expansion de « la » civilisation, en fait d’une civilisation, n’est pas chose extraordinaire. Ça c’est toujours fait.

 

C’est ce qui s’est passé au XVe siècle qui pose un problème particulier et original : la racialisation de la civilisation. Ce qui peut se résumer en trois faits parallèles. On peut les signifier en une date : 1492.

 

1) 1492 est, on le sait, la date de l’expulsion d’Espagne de ceux qui sont désormais réputés rendre impur de sang la « race » des Ibères : musulmans et juifs, dont l’origine est censée altérer « la limpieza de la sangre », la pureté du sang. D’où les persécutions des catholiques d’origine juive — pour cause de « sang impur » ! Persécution raciale donc, là où auparavant elle était religieuse.

 

1492 est aussi, on le sait de même, le point de départ de la conquête de l’Amérique avec deux conséquences :

 

2) La prochaine extermination (raciale : on s’appuie entre autres sur un doute quant à leur humanité !) des « Indiens ».

 

3) La déportation massive des Noirs d’Afrique vers l’esclavage. On s’appuie sur cela sur des considérations raciales fondées sur la couleur de leur peau.

 

La nature du phénomène esclavagiste change radicalement et devient idéologiquement raciale, raciste donc. La nature des expansions impériales de même. Ce que l’on n’avait pas connu auparavant. Auparavant, les hommes « naturellement esclaves » d’Aristote, para exemple, ne l’étaient pas en fonction de la couleur de leur peau, mais de leur comportement soumis, non-libre (Aristote attribue aux Noirs non pas la soumission, mais l’invention des mathématiques).

 

Le phénomène esclavagiste, universel déjà auparavant (tous les peuples ont connu la mise en esclavage des captifs), étendu à l’échelle de peuples entiers comme les Slaves (d’où leur nom signifiant : esclaves !), devient racial à partir du XVe siècle (l’islam auparavant appuyait la pratique sur la spécificité religieuse de ceux qui n’étaient pas musulmans, par sur la race).

 

Les extensions impériales de même : Rome a connu des empereurs non seulement d’origine romaine, mais aussi de Gaule, d’Espagne, d’Afrique...

 

Le tournant du XVe siècle est décisif, qui correspond à la naissance de l’antisémitisme racial et aux conquêtes coloniales européennes, marquées à l’origine des potentialités exterminatrices qui s’ensuivront : les réductions en esclavage et les génocides des conquêtes ont la même matrice raciste qui débouchera dans la Shoah, jusqu’au cœur de l’Europe au XXe siècle : il n’y a qu’à comparer le vocabulaire des conquérants coloniaux de fin XIXe-début XXe siècle et celui des acteurs de la Shoah : et pour être précis quant à la langue allemande (précisant que les Allemands n’ont aucun monopole en ce domaine), avec le génocide des Hereros dans la Namibie allemande (premier génocide du XXe siècle).

 

C’est précisément cela, un mythe de la « hiérarchie des races », qui disqualifie définitivement toute prétention d’exalter un quelconque rôle positif de la colonisation : outre que c’est faux (malgré les philosophes « des Lumières », les dictionnaires et autres manuels scolaires européens du début XXe siècle), il est irrémédiablement négatif d’inculquer à quiconque, au nom de « la » civilisation, qu’il est, par nature, inférieur — voué éventuellement à ne devenir égal qu’au terme de la « mission civilisatrice » qu’on se propose d’exercer à son égard. Ce sous-entendu de la loi du 23 février 2005 (et notamment son article 4 sur l’enseignement des « aspects positifs de la colonisation ») est donc non seulement faux, non seulement en induit l’aspect « dictatorial » (dicter aux historiens ce qu’ils doivent trouver), il la met en outre en contradiction avec la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, fondement de la République française : « les hommes naissent et demeurent libres et égaux et droits ».

 

C’est de la conviction, initiée dans le puritanisme et le piétisme anglo-saxons, en premier lieu les quakers, puis les méthodistes et d’autres, que la dignité humaine, fonction de l’image de Dieu, est donc indicible, relevant de l’invisible — et sans lien avec des caractéristiques physiques genre taux de mélanine ! —, qu’est né ce qui deviendra ce premier article des Déclarations des Droits de l’Homme.

 

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De l’ignorance de ce problème de base, le problème racial, naissent toute une autre série de problèmes, qui alimentent celui de la « concurrence des mémoires ».

 

Contre cela, ce problème central de la colonisation devra tôt ou tard être clairement dénoncé, et commence parfois à l’être.

 

Par exemple, dans sa recension du courrier des lecteurs du Nouvel Observateur n° 2146-2147 (22-29.12.05), Jean-Marcel Bouguereau cite un lecteur,

« Philippe Gacon, qui évoque le rôle des élites locales, "celles qu’ont créées l’ancien colonisateur, restées ses hommes de main et prolongeant l’ancienne domination. (...) Même quand elles ont rompu, les élites sont bien un produit colonial, car elles sont restées emplies de la façon de penser et d'agir de l’ancien colonisateur. N’ayant connu que sa brutalité, ils l’ont retenue dans leurs manières de gouverner. C'est le cas de Sékou Touré ou du FLN". Pour P. Gacon, "le fait d'être un système d’asservissement et d’avilissement basé sur une idéologie raciste était la nature de la colonisation, et il n’y a là rien d’‘ambigu’. Si le massacre n'était pas nécessairement sa raison d’être, il était sa condition d’existence. (...) Aimé Césaire posait cette question dans vos pages il y a peu : où Hitler a-t-il appris le racisme ? Réponse : à l’école". Et notre lecteur de rajouter "la dernière offensive du colonialisme, c’est le nazisme. Il n'y a pas d’idéologie nazie : c’est tout simplement l’idéologie colonialiste, celle où chacun est à sa place, les supérieurs en haut et les inférieurs en bas dans le respect de chacun" ».

 

Là se trouve probablement une piste pour la résolution des difficultés connexes concernant et la loi du 23 février et la « concurrence des mémoires » : la spécificité de la Shoah est — « la dernière offensive du colonialisme, c'est le nazisme » — de l’ordre de l’aboutissement, de l’indicible aboutissement. Le nazisme, « c'est tout simplement l'idéologie colonialiste », mais poussée au terme de sa logique. Quand on aura regardé cela en face, on aura accompli un grand pas.

 

Ainsi le grand scandale serait de ne remettre en question cette insupportable loi de février 2005 qu’en remettant en question en parallèle (comme certains le demandent) les lois Gayssot du 13 juillet 1990 et Taubira du 21 mai 2001 — qui sont à peu près l’inverse de la loi de février 2005. Il ne suffit pas de dénoncer la forme de la loi de février 2005 (imposer aux historiens des conclusions à leurs recherches — ce que ne font pas les lois Gayssot et Taubira) ; il faut aussi dénoncer l’essence de la loi de février 2005, qui est la cause de la forme prise (l’essence « orwellienne »). Concernant les lois Taubira et Gayssot, il s’agissait de tout autre chose : de dire qu’on appelle un chat un chat, un crime contre l’humanité, crime contre l’humanité et l’extermination nazie, extermination. Du même ordre que la loi du 29 janvier 2001 reconnaissant le génocide arménien comme un génocide.

 

Et puisque l’horreur de l’antisémitisme nazi (qui participe du racisme esclavagiste et colonialiste) a joué un rôle de déclencheur dans la reconnaissance de l’État d’Israël, il est une autre question qu’il faut ne pas occulter : celle du rapport entre sionisme et colonialisme.

 

Cela d’autant plus que plusieurs, craignant (crainte légitime) de voir assimiler l’État d’Israël à un État colonial, se croient obligés de défendre la colonisation pour le légitimer ! Il n’en est que plus urgent de distinguer sionisme et colonialisme. Il est urgent que les défenseurs d’Israël cessent de se croire obligés de confondre les deux dans leur défense du projet sioniste — et de risquer de discréditer leur cause en considérant les Palestiniens comme les colons considéraient les indigènes.

 

Tout comme il est urgent de délier le projet sioniste de la Shoah (et de couper ainsi l’herbe sous les pieds des délirants qui comme le Président iranien Mahmoud Ahmadinejad ont du coup beau jeu de demander le transfert de l’État d’Israël chez les responsables de la Shoah, en Allemagne ou en Autriche). Le projet sioniste est antérieur à la Shoah. La Shoah comme aboutissement du racisme issu de l’esclavage et du colonialisme ne saurait justifier quoi que ce soit, pas même le sionisme (qui, de toute façon, la précède), a fortiori si l’on s’escrime à légitimer le colonialisme au nom d’un sionisme mal compris !

 

C’est ici qu’il me paraît utile de citer Martin Luther King : « ... Tu déclares, mon ami, que tu ne hais pas les Juifs, que tu es seulement antisioniste. À cela je dis, que la vérité sonne du sommet de la haute montagne, que ses échos résonnent dans les vallées vertes de la terre de Dieu : Quand des gens critiquent le sionisme, ils pensent Juifs, et ceci est la vérité même de Dieu.
L’antisémitisme, la haine envers le peuple juif, a été et reste une tache sur l’âme de l’humanité. Nous sommes pleinement d’accord sur ce point. Alors sache aussi cela : antisioniste signifie de manière inhérente antisémite, et il en sera toujours ainsi. (…)
Le peuple noir, sait, mon ami, ce que signifie souffrir les tourments de la tyrannie, sous un joug que l’on n’a pas choisi. Nos frères en Afrique ont supplié, plaidé, demandé, EXIGÉ la reconnaissance et la réalisation de leur droit naturel de vivre en paix sous leur propre souveraineté, dans leur propre pays.
Pour quiconque chérit ce droit inaliénable de toute l’humanité, il devrait être si facile de comprendre, de soutenir le droit du peuple juif à vivre sur l’antique Terre d’Israël. »
(M.L. King Jr, "Letter to an Anti-Zionist Friend," - Saturday Review XLVII (Aug. 1967), p. 76).

 

R.P.