« RACHETER LE TEMPS »

01 02 2006

 

 

 

 

 

 

« RACHETER LE TEMPS »

 

 

 

 

 

 

                Il est une façon de prendre le temps - celui qui passe - qui nous empêcherait d'en parler plus longtemps que de l'autre - la pluie et le beau temps - : il s'agit de la façon exclusivement linéaire, horizontale, de le comprendre. Vu sous cet angle, le fameux "rachetez le temps" - ou le "moment" (Ep 5:16 ; Col 4:5), devenant rattrapage de temps perdu, est tout simplement incompréhensible : "on ne rattrape pas le temps perdu".

                Si ce propos - "rachetez le temps" - a un sens, il est une deuxième approche possible du temps, qui suppose que l'on se situe - disons fictivement - hors du temps, dans un "hors du temps" à partir duquel on "rachète" le temps.

                Il est depuis quelque temps, de mode d'opposer le temps "grec" et le temps "biblique", le premier dépendant d'une hiérarchie de cycles correspondant à la hiérarchie de l'esprit et de la matière, le second orienté selon une "primauté de l'avenir".

                Ce refrain est joué sur l'air devenu classique : "les Hébreux ne pratiquaient pas la métaphysique", ce vice grec. Ainsi on rejette allègrement la culture ambiante - non-exempte en effet d'une influence hellénistique - du bassin méditerranéen de l'époque néo-testamentaire, culture qui mystérieusement se serait arrêtée aux frontières de la Terre sainte et aux portes des synagogues et des églises non-gnostiques.

                Ce faisant, on remplace l'approche "grecque" du temps par la fameuse approche dite "biblique", dont on voudrait ignorer qu'elle s'est pour l'essentiel développée depuis le XIXe siècle.

                Sans en nier les mérites ni ce qu'elle doit en effet à la méditation de l'Écriture, - cette approche "horizontalise" strictement ce qui dans l'Écriture n'est pas exempt de verticalité : l'eschatologie. On nous dit, nécessairement à juste titre, que dans les Écritures, le Royaume attendu est à venir, au bout de l'histoire. L'accentuation unilatérale de cet aspect de l'enseignement biblique conduit facilement à oublier l'aspect selon lequel il est aussi une verticalité dans l'eschatologie : le Royaume à venir est aussi présent - de façon cachée, "au milieu de nous", mais aussi - "au-dessus" de nous.

 

 

La hiérarchie des temps

 

                Cette "présence transcendante" du Royaume, au-delà, "au-dessus", peut être mise en relation avec la cosmogonie ambiante de l'époque néo-testamentaire, cosmogonie que pour une large part, les auteurs bibliques n'entendaient pas nier. Ainsi les trois cieux du pharisien Paul (2 Co 12:2) ne sauraient probablement être autres que ceux des autres  pharisiens d'alors, allant jusqu'à sept, emboîtés les uns dans les autres - ce qui ne s'oppose pas aux cosmogonies modernes : la hiérarchie céleste en question n'est pas une hiérarchie physique ! De même, les fameux mondes ou "éons", de l'épître aux Hébreux par exemple (Hé 1:2) ; ces "éons"-là n'ont pas été inventés par les "gnostiques" : le mot grec, aiôn, qui peut se traduire par "monde" ou "siècle", au sens de celui-ci ou de celui à venir - c'est le mot que le Nouveau Testament emploie pour les "siècles des siècles" du "Notre Père", - traduit bien l'hébreu 'olam que l'on rend aussi par "éternité", "monde", "siècle" ou "temps".

                Il est ainsi plusieurs "siècles" qui se succèdent comme il est dans la hiérarchie céleste plusieurs "siècles" "angéliques" qui existent simultanément. Telle est la relation de ce siècle et du siècle à venir. Ce dernier - tout en étant à venir sur le plan horizontal - existe simultanément au siècle présent dans un ordre supérieur de la hiérarchie céleste, y étant parmi les mondes angéliques, le monde résurrectionnel, qui n'est pas ce monde-ci.

                 Cet éon-là, l'éon à venir est ainsi un éon supérieur, et il n'est pas nécessairement postérieur en sa création à cet éon-ci, ce monde présent. De sorte qu'en ce carrefour qu'est le siècle, aiôn, 'olam - monde et temps se recoupent, comme deux aspects d'une même réalité. Comme les mondes "s'emboîtent", les temps "s'emboîtent". Il est un temps d'en-bas et des temps d'en-haut, des temps angéliques, un temps résurrectionnel, qui pour notre vécu est aussi à venir.

                Comme le montre sa correspondance avec l'hébreu 'olam, cette cosmologie en relative sympathie avec l'hellénisme que connaît l'époque néo-testamentaire n'est nullement hétérogène à celle des anciens Hébreux : et les traducteurs de la version des LXX ne s'y sont pas trompés, qui n'ont ressenti aucune gène à l'inscrire dans une métaphysique sans doute pas si éloignée de celle de l'hébraïsme que l'on pourrait penser.

                On ne doit toutefois probablement pas aller jusqu'à confondre les deux visions du monde. On sait que certains commentateurs on cru voir dans l'Ecclésiaste le tenant d'une métaphysique du temps cyclique. C'est sans doute jusqu'où il faut avoir la prudence de ne pas pousser le parallèle entre hellénisme et hébraïsme. C'est aussi là que peut porter la leçon des modernes qui insistent sur la dimension orientée du temps biblique : le Royaume est attendu pour l'avenir et pour cette Création ; il n'en est pas la négation : dans la hiérarchie des temps, cette Création n'est  pas le produit d'une chute d'un éon à l'autre.

                Mais si la Création de cet éon, de ce siècle, n'est pas une chute, il n'en est pas moins vrai que cette Création, est, contrairement à celle qui vient, corruptible (1 Co 15:42-48) : la preuve, elle est corrompue.

                Le temps de ce siècle, succession de moments, est le signe tragique de cette corruptibilité. Signe dramatique de perte alors qu'il devrait être le rythme d'un progrès harmonieux vers le siècle à venir, le siècle de notre vocation, le repos de Dieu, le septième jour où nous sommes appelés à entrer (Hé 4).

                Parce qu'il est entre déperdition et porte d'avenir, le temps révèle sa réalité tragique d'éternité retardée.

 

*

 

                Ce siècle, ce temps, se corrompt, contrairement au siècle éternel, inauguré ici-bas dans la résurrection du Christ, siècle rythmé selon le temps céleste où un jour est comme mille ans et où mille ans sont comme un jour. L'Écriture nous invite à revêtir en Jésus Christ l'incorruptibilité où le temps cesse d'être perte.

                Si notre temps, nos moments qui se succèdent, sont donc signe de perte, de manquement, de déficience, ils sont cependant rachetables, selon un paradoxe qui se résout de lui-même si l'on s'en tient à la cosmogonie helléno-hébraïque qui sous-tend l'invite paulinienne : "rachetez le temps", le moment - kairos. Il s'agit d'imprégner la déficience de ce siècle du rythme du temps céleste du monde à venir, dans lequel on est entré par la résurrection du Christ. Ceci se confirme par le contexte immédiat de Col 4:5 et d'Ep 5:16 où l'Apôtre appelle à la sainteté. Ep 5:16 s'accompagne à ce propos d'une citation d'Amos (5:13) - "car les jours sont mauvais" - où le prophète recommande au peuple une conduite intelligente de silence et de recherche de Dieu, pour détourner sa colère contre la corruption d'un mauvais temps.

 

 

L'orientation du temps

 

                À côté de la hiérarchie des temps, il est bien question dans l'Ecriture d'une orientation du temps, vers l'avenir ; ce qui fait, par conséquent, que le temps est aussi doté de commencement, d'où "descend" cette orientation. Le temps cyclique des Grecs y est rompu par le passé. Les cercles deviennent lignes à cause de leur commencement : les cercles grecs étaient en effet mouvement, circularité temporelle. Un commencement de cette circularité temporelle, ou circulation circulaire, en est brisement par le début : un cercle doté d'une entrée n'est plus vraiment un cercle.

                De même, la rupture existe vers la fin, qui en deçà de l'assomption de ce temps dans le Royaume, est marquée par le jugement. Il est significatif à ce propos que les auteurs bibliques puissent se rapprocher des trouble-fête de la cosmologie hellénique. On pourrait penser ici à la conflagration universelle des stoïciens, en relation avec des textes comme 2 Pi 3:7, mais pour l'Ecole philosophique, elle faisait récurrence, ce qui la rendait finalement harmonieuse. C'est en fait surtout à cette autre Ecole qu'a confrontée Paul sur l'Aréopage d'Athènes qu'il faut regarder : les épicuriens, qui professaient, pessimisme choquant, que le monde s'use : même "les temples, les statues des dieux, s'affaissent trahis par l'âge" ; il n'est pas jusqu'aux astres qui ne soient corruptibles [1] (cf. Ps 102:27 ; Mt 24:35).

                Quoiqu'il s'établisse avec les trouble-fête, ce parallèle doit, comme pour l'idée que le temps hiérarchisé serait exclusivement "grec", nous inciter à la prudence par rapport à une affirmation trop tranchée quant à l'originalité biblique de cette orientation du temps.

                Malgré ces parallèles, l'orientation du temps biblique garde la caractéristique de la nature absolue de son commencement, d'une radicale dépendance de Dieu, Auteur transcendant - ignoré, comme tel, des Grecs - de l'être du monde.

                C'est là précisément ce qui marque la différence, bien plus que l'idée d'orientation, surtout si on la comprend dans un sens immanent, où le temps devient, idéalement, le rythme d'un progrès linéaire et harmonieux. Ce même Lucrèce qui affirme que le monde s'use, remarque que l'humanité progresse - par exemple dans l'art de la navigation [2], - argumentant par là en faveur d'un temps orienté - sans pour autant admettre, comme on le sait, la Création ex nihilo.

 

 

Le futur relatif

 

                Effectivement, l'humanité, dans certains domaines, progresse, ou pour mieux dire, hérite. Dans certains domaines... pour dire qu'il en est un où l'on sait que ce n'est pas le cas : la sainteté, qui est hors du temps, au-dessus, manifestation du temps supérieur. Les autres domaines connaissent le progrès, l'héritage : il est des acquis comme le notait Lucrèce.

                Ces acquis techniques, économiques, et autres, fragiles, produits de la lutte contre les menaces qui nous entourent, se vivent aussi sur le plan des relations humaines : on s'est par exemple organisé de façon à éviter de subir des persécutions, protection contre nous-même ; on a développé des systèmes de solidarité, des structures politiques contractuelles,... Tout cela est fragile : l'histoire contemporaine a montré combien ces acquis peuvent facilement retomber, prenant de tristes allures de soufflets.

                Il reste que l'on hérite des structures qui, quoique fragiles, sont le cadre qui permet une dignité plus humaine des relations. Et là l'orientation du progrès invite aussi au regard vers le passé.

 

 

Le passé

 

                Cette invitation à regarder au passé est déjà celle du Deutéronome (4:32-40) : considérer l'action de Dieu dans l'histoire du peuple. Il y a là, dans ce passé qui nous a précédés, signe d'avenir à reconnaître, à travers le don que fait Dieu à travers la sainteté d'où naît la fidélité.

                Ce bénéfice de cadres de dignité et de liberté, est effectivement, au regard de l'histoire, relatif à la fidélité. Le droit proclamé au Sinaï s'efface du concret par l'infidélité du peuple.

                L'histoire post-biblique nous apprend la même chose. Les droits modernes procèdent pour une bonne part de l'intransigeante militance pour la sainteté du puritanisme anglo-saxon, et de la fidélité qui s'en produisait, peut-être maladroite aux yeux de nos condescendances. C'est du refus des puritains de se soumettre au conformisme ambiant que sont nées les premières constitutions modernes. À l'inverse, les pires totalitarismes semblent procéder d'une façon infaillible des oublis de la loi, notion qui répugne tant aux pouvoirs arbitraires.

                Cette dignité de vie en vue de laquelle Paul les invitait à prier pour les gouvernants (1 Ti 2:2), les chrétiens l'ont reçue à travers l'épreuve de la fidélité : l'Empire s'est longtemps heurté au refus de ceux-ci de se joindre à son syncrétisme pacificateur ; une telle rencontre n'aurait fait que donner une nuance supplémentaire au magma du concert totalisant impérial - ceci dit quoiqu'il ait été fait de cette victoire par la suite.

                Demeure une leçon : la fidélité et la vigilance, signes dans le concret de la sainteté par laquelle les moments de ce siècle se rachètent pour le siècle éternel, sont les excellents garants de la dignité et de la liberté - ...au moins, dans un premier temps, intérieure !

 

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                Progressisme, culte du Progrès - vers la venue de quelques cieux immanents, - réaction, équivalent de telle ancienne forme de gnose pour laquelle le monde était le produit d'une chute primordiale - monde qu'il faudrait dès lors fuir ou soupçonner et surveiller, - synthèse entre les deux - organisation modérée, bourgeoise ou religieuse, de ce bas-monde - : autant d'attitudes "séculières", où l'on reste dans l'agitation du temps déficient. Il s'agit de racheter ce temps en vivant au rythme du temps céleste, le repos de Dieu. C'est la brèche de l'irruption du siècle à venir. C'est ainsi que se rachète le temps, mesure de déperdition : vivre, pour le mieux du prochain, le repos de Dieu contre la vanité.

 

 

Être au-delà du temps, ou : vivre le présent vertical radical du futur absolu !

 

                Dans la foi qu'il est un temps céleste, rythme du Royaume à venir, qui n'est pas marqué par le manque, un regard sur notre temps, vers le futur immanent, ou vers le passé, nous enseigne la confiance en Dieu, et l'espérance actuelle de ce temps total qui nous est donné d'En haut, irruption promise à notre foi, de la pureté du Royaume.

                Ainsi apparaît ce qu'il est à faire dans le présent pour "racheter le temps" : ne pas se soumettre à ses fluctuations, mais se fixer résolument dans la vérité, loi du siècle à venir, incorruptible, pour rédimer le rythme de ce siècle. Et vivre dans le siècle à venir se manifeste en ce siècle dans une attitude concrète : il ne s'agit pas de le fuir, mais d'en signifier dans la fidélité au quotidien, le rachat de chaque instant par la confiance à la loi du siècle à venir (Mt 6:33-34).

 

 

R. P.

 

 

 

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[1] LUCRECE (Ier siècle ap. J.C.), De la nature, livre V, trad. CLOUARD, Paris, Garnier-Flammarion (coll. G.F.), 1964, p.165, 164.

[2] Op. cit., p. 165.

 

 

 

 




LA BIBLE ET LA MORT : QU'EN EST-IL DE LA RÉINCARNATION ?

03 06 2005

 

 

 

LA BIBLE ET LA MORT :

QU'EN EST-IL

DE LA RÉINCARNATION ?

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"Il a racheté mon existence au bord de la fosse et ma vie contemplera la lumière !" Vois, tout cela Dieu l'accomplit, deux fois, trois fois pour l'homme, pour retirer son existence de la fosse, pour l'illuminer de la lumière des vivants". (Job 33:28-30)

 

"[...] Le sort des fils d'Adam, c'est le sort de la bête, c'est un sort identique: telle la mort de celle-ci, telle la mort de ceux-là ; ils ont tous un souffle identique : la supériorité de l'homme sur la bête est nulle, car tout est vanité". (Ecclésiaste 3:19)

"Tout ce que ta main se trouve capable de faire, fais-le par tes propres forces ; car il n'y a ni œuvre, ni bilan, ni savoir, ni sagesse dans le séjour des morts où tu t'en iras". (Ecclésiaste 9:10)

 

"Beaucoup de ceux qui dorment dans le sol poussiéreux se réveilleront, ceux-ci pour la vie éternelle, ceux-là pour l'opprobre, pour l'horreur éternelle". (Daniel 12:2)

 

"[...] Le premier jour de la semaine, de grand matin, elles vinrent à la tombe en portant les aromates qu'elles avaient préparés. Elles trouvèrent la pierre roulée de devant le tombeau. Étant entrées, elles ne trouvèrent pas le corps du Seigneur Jésus. Or, comme elles en étaient déconcertées, voici que deux hommes se présentèrent à elles en vêtements éblouissants. Saisies de crainte, elles baissaient le visage vers la terre quand ils leur dirent : "Pourquoi cherchez-vous le vivant parmi les morts ? Il n'est pas ici, mais il est ressuscité". (Luc 24:1-6)

 

"En passant, Jésus vit un homme aveugle de naissance. Ses disciples lui posèrent cette question : "Rabbi, qui a péché pour qu'il soit né aveugle, lui ou ses parents ?" Jésus répondit : "Ni lui, ni ses parents. Mais c'est pour que les œuvres de Dieu se manifestent en lui !" (Jean 9:1-3)

 

 

            Ces quelques textes présentent quelques-unes unes des différentes perceptions que l'on peut avoir de l'enseignement de la Bible sur la mort. À un pôle, on a, avec l'Ecclésiaste, un courant qui semblerait dire que tout s'arrête là, ou à tout le moins que tout débouche dans le sheol (cf. Ec 3:19, 9:10 - l'Ecclésiaste est peut-être un des écrits de la tradition des sadducéens, dont on dit dans le Nouveau Testament qu'ils ne croyaient pas à la résurrection). Cette perception rejoint peut-être la tradition grecque des épicuriens (on l'a reproché parfois à l'Ecclésiaste : vivre dans la sobriété des plaisirs modérés, et s'éteindre à jamais à cette vie avec la mort - ce qui est très proche de l'éthique épicurienne). A l'autre pôle, on trouve dans la Bible, ce qui est plus connu, la foi à la résurrection, dont le texte de Daniel 12:2 est souvent considéré comme le premier témoignage dans la suite des textes bibliques (Dn 12:2). Cette notion, on le sait, était le fait des pharisiens, et des chrétiens, chez lesquels elle a été renforcée par le rapport des témoins de la résurrection du Christ (on a lu celui de Luc - Lc 24:6). C'est devenu l'approche commune de la question.

            Et puis, il y a ces textes sur lesquels on a parfois voulu appuyer l'idée de réincarnation. Ainsi, un texte de Job (Jb 33:28-30) : on y a vu parfois la réincarnation. Ou, souvent cité, et semblant plus impressionnant, mais apparemment seulement, l'épisode de l'aveugle-né (Jn 9:1-3). Les disciples voulaient savoir si c'était parce qu'il avait péché ou parce que ses parents avaient péché que l'homme était né aveugle. Commentant cet épisode de l'Évangile de Jean, Calvin rapporte l'idée que certains courants du judaïsme auraient fait leur, à l'époque du Nouveau Testament, la croyance à la transmigration des âmes, - croyance que le Réformateur ne manque pas de taxer de "sotte rêverie"[1]. Il a bien remarqué que Jésus a répondu à côté de la question. L'aspect des choses sous-jacent à la question des disciples ne l'intéresse pas. Mais, quant au plan historique, Calvin s'est trompé : si au XVIe siècle, cette croyance était effectivement reçue dans les milieux juifs, elle ne l'était pas à l'époque du Nouveau Testament. Elle n'a été reçue dans le judaïsme que par le biais de la méditation cabalistique (de la Cabale, cette tradition mystique dans le judaïsme, qui y a revêtu de plus en plus d'importance. La croyance à la transmigration des âmes y reçoit le nom hébreu de "gilgul" (lglg) qui signifie "roulement", "faire rouler", et entend s'autoriser du texte de Job que nous avons lu (Job 33:28-30 : "Dieu retire l'homme de la fosse", Chouraqui traduit fait "retourner son être du pourrissoir" ; cela "deux fois, trois fois" selon le texte, d'où la croyance dans la Cabale que l'homme a droit à trois vies). Mais cette croyance ne remonte pas au-delà du Moyen Age.

            Et si l'on a cru parfois en trouver trace dans le témoignage de l'historien juif grec du Ier siècle Flavius Josèphe présentant les Esséniens du Ier siècle comme l'équivalent juif des pythagoriciens, c'est pour avoir poussé le parallèle là où Josèphe ne le menait pas. Tout au plus parle-t-il d'un genre de vie similaire[2]. Les pythagoriciens - disciples de Pythagore, connu aujourd'hui comme mathématicien grâce à son fameux théorème -, étaient une autre école philosophique que celle des disciples d'Épicure déjà nommés ; l'école pythagoricienne était un mouvement religieux grec, qui a eu une forte influence sur la philosophie, et notamment celle de Platon. C'était un groupe de type monastique, qui réfléchissait beaucoup sur la mythologie grecque, et notamment sur le mythe d'Orphée, d'où il tirait l'idée de la métempsycose, qui contrairement à ce qu'on croit parfois, n'est pas la réincarnation.

            Quant à l'historien Flavius Josèphe, lorsqu'il parle, y compris pour les pharisiens, de leur certitude de renaître qui leur permet d'affronter la mort, ou de la vie nouvelle accordée aux âmes vertueuses, tandis que le vice les destine à une prison éternelle, c'est à la doctrine de la résurrection qu'il fait allusion[3]. En fait, sachant que cette nouvelle vie est présentée chez lui comme une faveur, il serait parfaitement anachronique qu'il y ait là allusion à la transmigration, qui était, dans l'Antiquité, perçue, on va le voir, comme un châtiment.

            Ici, avant d'aller plus loin, il faudra définir trois termes principaux (transmigration, métempsycose, réincarnation) -, et à partir de là distinguer trois idées différentes, qui sont souvent confondues aujourd'hui sous le terme mal défini de réincarnation. Ce sont trois idées différentes et d'époques différentes.

            Malgré ce qui se dit souvent, ce que l'on entend communément aujourd'hui par réincarnation ne recoupe pas ce que l'Antiquité entendait par la métempsycose ; autre doctrine, beaucoup plus récente, la réincarnation moderne, devenue un lieu commun dans la mouvance New Age, ayant un pourcentage non négligeable d'adeptes dans notre société, implique un tout autre contenu de sens que la doctrine de l'Antiquité.

            J'utiliserai aussi la notion de transmigration des âmes pour désigner autre chose que la métempsycose et que la réincarnation. En l'occurrence, on le verra, pour désigner le mythe, l'image qui illustre la doctrine antique de la métempsycose.

            Disons d'emblée que l'on se trompe en pensant que la réincarnation au sens aujourd'hui courant, était admise dans l'Antiquité, que ce soit en Grèce, en Inde, ou ailleurs. La doctrine contemporaine de la réincarnation est d'invention récente, et occidentale. On verra qu'elle remonte au plus tôt au XIXe siècle, avec des racines qui ne plongent guère plus haut que le XVIe siècle, toujours occidental. Elle se caractérise par ce qu'elle est un moyen de progrès, de développement.

            Avec la métempsycose, on est en présence d'une doctrine ancienne; doctrine d'origine indienne probablement, elle enseigne que l'âme fait éternellement retour, d'une façon dont on verra qu'elle n'est pas celle qu'on pourrait imaginer en la confondant avec l'idée moderne de réincarnation. Son sens est négatif, elle exprime une chute.

            Quant à l'idée de transmigration des âmes, elle fonctionnait pour l'essentiel comme illustration, à usage populaire, de la doctrine de la métempsycose enseignée par les philosophes. La large diffusion de cette image populaire fait le lien entre métempsycose et réincarnation, ayant servi de base à l'élaboration de la doctrine de la réincarnation.

 

 

Métempsycose

            "Métempsycose" est un terme grec signifiant littéralement "changement en âme". Contrairement à l'usage répandu en français, il serait de ce fait préférable d'écrire "métempsychose", du mot psychè, "âme", ou "vie". Il s'agit pour cette doctrine de traduire l'idée que la vie universelle, spirituelle, ou "âme", psychè (quch) en grec, commune à tout l'univers, fait éternellement retour - cette récurrence, ce retour, étant le signe d'un changement, donc d'une imperfection, puisque dans le monde grec ancien, le changement était conçu comme un défaut, la perfection consistant en stabilité. Changement dans l'âme, âme commune, et non pas changement de corps, se qui se dirait "métensomatose". Cette doctrine, la métempsycose, a été répandue en Grèce à travers le mouvement pythagoricien, puis Platon, dont le succès a occasionné l'expansion de la théorie dans les pourtours de la Méditerranéenne.

            En termes différents, l'Inde - ici le mot est samsara, - pense la même chose que les Grecs : il y a une faille dans l'univers, et l'expression de cette faille est l'individualité, qui est mouvante, changeante, partielle, "morceau" imparfait détaché de l'"âme" universelle. Pour la pensée de l'Inde, cette dégradation de l'âme universelle en vies individuelles est une conséquence de la loi du karma, elle est comme une rétribution des actions qui sont finalement globalement mauvaises. La vie individuelle est une sorte de malédiction dont il s'agit de se libérer en s'unissant au Moi universel, c'est-à-dire l'Atman-Brahman ; s'y unir pour accéder au-delà du cycle incessant des dégradations individuelles et personnelles de cette âme commune à tous, âme supra personnelle. Point question en cela d'une âme individuelle - de mon âme - qui se réincarnerait comme le ferait un esprit touriste du temps et de l'espace. Il n'y a là qu'âme supra personnelle dont les expressions individuelles - toi, moi, un tel, etc. - sont autant de chutes, de chutes dans l'illusion. Cela, schématiquement, pour l'hindouisme brahmaniste.

            Quant au bouddhisme, c'est avec des nuances, parfois non négligeables d'ailleurs, qu'une vision approchante y a été enseignée, et que par lui, elle a été diffusée largement en Orient - sans compter son impact jusque dans la pensée occidentale moderne. D'origine indienne aussi, le bouddhisme ne fait qu'accentuer la vision réputée hindouiste de l'individualité. Il l'a peut-être même précédée dans le temps. Selon Albert Schweitzer, c'est seulement "lorsque l'idée de réincarnation commence à préoccuper les masses et que l'angoisse des renaissances successives s'empare des cœurs que se déclenche le grand mouvement de renoncement"[4]... Or, pour Schweitzer, "ce n'est qu'avec le jaïnisme et le bouddhisme que la mystique hindoue serait devenue une négation du monde"[5]. (le jaïnisme est une religion de l'Inde née à la même époque que le bouddhisme, et qui n'est pas sans ressemblance avec lui). On ne discutera pas ici de la justesse de la vision de Schweitzer. Disons simplement que les bouddhistes ne se perçoivent pas comme ayant le goût du néant.

            Signalons juste que le bouddhisme, est porteur par excellence de ce second corollaire indispensable à l'éclosion de la doctrine de la métempsycose, relatif à la réalité individuelle : le moi individuel y est nettement illusoire : tout moi permanent est au fond inexistant - comme toute réalité -, ce qui fait que les bouddhistes lettrés n'hésitent pas à affirmer que selon leur conception de la métempsycose, il n'y a rien qui transmigre[6]. Alexandra David Néel, célèbre spécialiste de la question, le dit en ces termes, concernant le bouddhisme du Tibet : "les Tibétains lettrés paraissent souvent fortement opposés aux théories semi populaires... qui dépeignent le pèlerinage d'une entité quelque peu semblable [...] à l'âme des chrétiens. Rien ne transmigre, disent les adversaires de ces théories"[7].

            C'est au point que l'enseignement du Bouddha a pu même être, dans les milieux ascétiques et spirituels de l'Inde qui ont vu éclore la doctrine du samsâra, de la métempsycose, l'élément essentiel de cette éclosion. La certitude de base concernant l'idée que rien n'est permanent, donne à la métempsycose une force telle qu'elle peut facilement s'y passer de l'illustration populaire de la transmigration des âmes. La métempsycose y a toute sa force logique, rejoignant le "tout s'écoule", panta rei (panta rei), du philosophe de l'Antiquité grecque Héraclite, comme le fleuve qu'il donne pour illustration, où l'on ne se baigne jamais deux fois : d'où donc, "rien ne transmigre". Tout se meut, fluctue, il n'est pas d'élément stable, pas même une âme.

            On touche ici sans doute à la signification profonde de la doctrine, qui est, de cette façon, et on va le voir, on ne peut plus éloignée de celle de l'enseignement moderne de la réincarnation. Ce dernier enseignement ne se rapproche de la pensée profonde de l'Antiquité que parce que s'y est développée l'illustration de la transmigration.

 

 

Transmigration des âmes

            Dans la perspective savante, en Inde, la transmigration des âmes est donnée comme simple illustration populaire, parfois nettement méprisée, de la doctrine de la métempsycose. Cela venant du fait qu'il n'est au fond, donc, pour transmigrer, pas de moi autre que supra personnel, ou illusoire. Au fond il est impropre de dire "mon âme".

            L'approche grecque est similaire, qui considère la transmigration comme ayant une fonction pédagogique. Ainsi, Platon écrivait que les fables que l'on doit raconter aux enfants "ne sont en somme que des mensonges, malgré les vérités qui s'y trouvent"[8]. Ce qui explique la relation que l'on doit percevoir entre les fables transmigratoires et la métempsycose. Il est bien question chez Platon de chute de l'âme supra individuelle dans les méandres sombres de la matière, chute qui peut s'étendre, pour le philosophe, jusqu'aux animaux[9], mais qui sur le plan rationnel, ne descend pas en deçà de l'animal rationnel, l'homme[10]. La transmigration illustre la théorie, sans prétendre l'accompagner jusqu'au bout : la raison, qui pourtant fonde la conscience individuelle, se perd dans les zones les plus basses du processus de la métempsycose, les zones de la stricte animalité, quasi inconscientes pour certaines (tel le limaçon). Ce qui laisse apparaître combien la théorie concerne une âme supra individuelle, vivant un processus impersonnel. C'est ainsi qu'avec la métempsycose, il s'agit bien, au sens propre, de changement en âme, d'âme en chute, subissant des changements, et non de changement en corps, non d'âmes au pluriel qui passeraient de corps en corps, comme l'illustration, la transmigration, pourrait le faire croire à tort.

            Il est à ce propos intéressant de considérer la relecture de la doctrine de Platon qui a été celle de ce platonicien chrétien, le célèbre théologien de l'Église primitive, Origène. Platonicien, Origène suit le maître grec ; chrétien, il ne peut le suivre jusqu'au bout. Le retour universel en question dans la "métempsycose", devient chez lui le retour de leur exil dans leur corps de péché, des âmes originellement créées bonnes, préexistant dans cette pureté originelle et céleste, puis déchues à différents niveaux de misère corporelle. Le retour a lieu pour Origène dans le monde à venir, le monde de la résurrection où les âmes rachetées par le Christ réintègrent leur état de pureté originel. C'est ainsi qu'il faut s'inscrire en faux contre l'idée qu'Origène aurait professé la transmigration des âmes. L'idée de retour de l'âme, genre de "métempsycose", qu'il enseigne, ne signifie plus rien d'autre chez lui qu'une interprétation fortement spiritualisée d'une notion chrétienne de rédemption, depuis un paradis originel céleste d'où l'âme a été exilée en descendant dans un corps. Ce n'est que lorsque la théologie d'Origène eût été marginalisée que certains de ses disciples tardifs, au VIe siècle, semblent - si l'on en juge par la condamnation portée contre eux en 553 par le IIe concile de Constantinople - avoir repris une théorie de la métempsycose plus proche de celle de Platon. De même que plus tard, vers le XIIIe siècle, certains cathares d'Occitanie, sous plusieurs angles proches d'Origène.

            Mais rien en ces développements qui puisse être attribué à Origène lui-même. Il condamne l'idée de transmigration - dans son Commentaire de Jean (6, 64), sous le nom de métensomatose. C'est pourquoi on ne trouve point non plus chez lui, de reprise de textes du Nouveau Testament auxquels on voudrait de nos jours de toute force faire dire ce qu'ils ne disent pas. Au contraire, lui dont on sait le goût de l'allégorie, de la lecture spirituelle de la Bible, s'attache à remettre en question les exégèses spiritualistes de certains gnostiques, voulant y appuyer un héritage peut-être pythagoricien, en tout cas point hébraïque. Il est intéressant à ce propos de remarquer que l'on ne trouve pas non plus dans les rares témoignages relatifs à cette croyance dans le catharisme d'usage de références bibliques.

            Aujourd'hui par contre, dans les milieux proches du New Age, on aime bien solliciter des textes du Nouveau Testament ; mais souvent d'une autre façon que chez les gnostiques, qui de toute façon utilisaient des livres supplémentaires, non reconnus par le reste de l'Église : aujourd'hui, on aime bien par exemple trouver l'idée de transmigration dans l'enseignement de l'Évangile de Jean sur la nouvelle naissance, en fait fondamentalement et littéralement "naissance d'en haut". L'Antiquité chrétienne a toujours ignoré un tel usage de ces textes. Mais on y a utilisé comme de nos jours des textes comme ceux identifiant Jean-Baptiste à Élie (Mc 9:13 ; Mt 11:14). Origène faisait remarquer que cette identification renvoie simplement au fait que le Baptiste annonçait les jours du Messie, comme Élie était attendu du ciel pour ce faire ; on voit effectivement mal comment la logique populaire aurait pu imaginer une âme d'Élie se réincarnant en Jean-Baptiste, puisque selon la Bible, Élie n'était pas mort. On presse aussi volontiers des textes dans lesquels Jésus est identifié à tel ou tel prophète, sans remarquer que Jean-Baptiste, décapité alors que Jésus avait atteint l'âge mûr, est du nombre de ces prophètes (Mt 16:14) : c'est pour le bon sens, à se demander quelle était l'âme de Jésus avant la mort de Jean-Baptiste ! La croyance qui sous-tend ces rumeurs était évidemment celle de la résurrection et non de transmigrations. A noter qu'à l'époque, et c'est très important chez Origène, on distingue fréquemment l'âme de l'esprit. Ainsi, dans sa perspective, renvoyer Jean-Baptiste à Élie correspond facilement à ce que l'on ferait aujourd'hui en disant par exemple qu'un peintre est doué de l'esprit de Van Gogh : on ne s'imaginerait pas pour autant que son âme est celle de Van Gogh réincarnée ! Les objections d'Origène à ce type de lectures concernent aussi la sollicitation que l'on a fait d'autres textes comme le récit de l'aveugle-né de l'Évangile de Jean que nous lisions en introduction. Peut-être, tout au plus, y aurait-il là la trace d'une croyance ambiante à la préexistence des âmes, croyance qui existe en effet dans le judaïsme d'alors.

            Cet usage en faveur de la transmigration, de textes bibliques enseignant autre chose, s'est largement développé récemment, suite au développement de la croyance à la réincarnation individuelle. Dans l'Antiquité, l'idée de transmigration illustrait celle de métempsycose universelle : la polémique des philosophes païens des premiers siècles contre les chrétiens et les Livres bibliques porte en effet à l'époque largement sur ce qui est considéré comme l'indignité des choses corporelles, individualisées, qui y apparaissent régulièrement. Et les prophètes, patriarches et autres personnages bibliques, sont en effet des individus, bien en chair, scandaleusement en chair pour une bonne part de la pensée antique, dans ses courants ses courants enseignant la métempsycose notamment. Or, pour plusieurs polémistes chrétiens, oh comble, cette rigueur charnelle est là pour le mieux : pensons déjà à Paul et à son insistance sur le scandale de la croix (1 Co 1-2). Sous cet angle, dans la tradition biblique, l'individualité n'est pas un défaut. Chose devenue évidente de nos jours, elle l'était beaucoup moins dans l'Antiquité. L'individu s'avère pour le monde hébraïque, finalement étrangement unique, irremplaçable. Il n'est pas tant le moment d'une chute dans la matière, que l'expression culminante de la spiritualité, voire même réalisée en plénitude selon le quatrième Évangile, dans la manifestation individuelle, dans le temps, de la Parole éternelle, Jésus. Incarnation. La proximité avec le terme de réincarnation n'est évidemment pas le fait du hasard.

 

 

Réincarnation

            L'idée de réincarnation se distingue justement de celle de métempsycose par sa participation de deux idées principales, d'origine biblique, revues et corrigées par la pensée moderne. L'idée d'individu comme réalité positive, et une idée du temps conçu comme n'étant pas uniquement une chute, un défaut d'éternité, mais devenant même un élément de progrès. C'est là qu'intervient le texte de Job que nous avons cité, un texte biblique. Il fallait se situer dans l'héritage biblique pour trouver un sens autre que négatif à l'idée de retour. C'est dans le judaïsme que cela s'amorce. Sur une base fragile, il faut le constater : le seul texte de Job 33, dont le sens n'est pas évident.

            Les premiers linéaments de l'idée moderne de réincarnation remontent au XVIe siècle avec la Cabale d'Isaac Luria. Il y a deux temps principaux de la Cabale, qui est la tradition mystique du judaïsme : les XIIe-XIIIe siècles, avec ce livre principal de cette période, qu'est le Zohar : un commentaire mystique de la Bible, puis un second temps important, au XVIe siècle, après l'expulsion des juifs d'Espagne, où Isaac Luria essaie de donner une explication spirituelle et mystique de cette catastrophe. Et là apparaît ce qui peut ressembler à ce qui deviendra, plus tard encore, la réincarnation.

            Quant à la Cabale antécédente, au XIIIe siècle, si une approche similaire à celle des disciples du chrétien Origène peut s'y trouver, ce qu'on a appelé métempsycose, ce n'est pas là encore ce que l'on peut appeler proprement la réincarnation moderne. Point d'enseignements de ce type dans les textes de la Cabale antécédents au XVIe siècle, l'époque de Calvin - et donc à plus forte raison, inutile de le dire, point de réincarnation ni de transmigration des âmes chez les Esséniens, comme on voudrait le faire dire à l'historien Flavius Josèphe au prix de contresens[11] !

            Appliquant l'idée de progrès, nouvelle au XVIe siècle, au monde spirituel, Isaac Luria reprend l'idée de métempsycose, mais ici, donnée au plan individuel. La transmigration, qui par ailleurs commence à devenir populaire en Occident chez plusieurs écrivains de la Renaissance, est le signe chez Isaac Luria, d'un long processus de purification des âmes[12].

            C'est là la première trace de ce qui deviendra aux XIXe et XXe siècles, la doctrine de la réincarnation. Sa mise en place devra beaucoup à un mouvement appelé la "théosophie" fondé par Mmes Blavatsky et Besant, qui entendaient intégrer la pensée de l'Inde à la spiritualité occidentale. C'est aussi là une de racines de ce qui deviendra le New Age. Ce faisant, à travers ce mouvement "théosophique", occidental, la doctrine indienne de la métempsycose se colore de l'individualisme occidental, et de l'idée, occidentale aussi, de progrès, qui bat son plein avec l'optimisme du XIXe siècle. On comprend alors volontiers la métempsycose universelle comme concernant les âmes individuelles de la pensée occidentale, qui ainsi se réincarneraient pour croître spirituellement. Remarquons qu'on est aussi à l'époque où naît le mouvement spirite : on trouve des idées parallèles dans la doctrine de son fondateur, connu sous son pseudonyme Allan Kardec.

            Cette synthèse occidentale nouvelle en est même venue à rejaillir sur la philosophie indienne, qui dès lors, chez tel ou tel de ses penseurs, comme Shrî Aurobindo ou Gandhi, s'écartera d'autant de l'enseignement indien classique.

            Une modification de la notion d'individu consécutive à la synthèse des pensées de l'Inde et de l'Occident, et qui débouche sur l'idée nouvelle de réincarnation, est donc, dans le mouvement dit "théosophique" du XIXe siècle, vécue de façon certaine, mais diffuse. Ce n'est, semble-t-il, qu'avec le mouvement dit "anthroposophique" de Rudolf Steiner (dissidence du mouvement théosophique) qu'elle débouche définitivement sur la réincarnation individuelle, à l'occasion de ce que Steiner, entend précisément insister plus que le mouvement théosophique sur les acquis de l'héritage chrétien et de la pensée moderne, individu et progrès. Le Christ, dit-il, enseigne "à retrouver au-dedans même de l'individu la loi primitivement donnée du dehors"[13] - disons sur de la pierre ou du papier, et dorénavant au dedans, dans les coeurs. Ce faisant, il ne manque pas d'assimiler cet héritage à la notion indienne de karma : pour lui, "le Karma et le Christ résument [...] toute l'évolution. Le Karma est la loi de cause à effet dans le monde spirituel ; il est la spirale de l'évolution. La force du Christ intervient dans le développement de cette ligne karmique, comme l'axe directeur". Ainsi, écrit-il, "le Karma est à la fois une rédemption de l'homme par lui-même, par son propre effort, par son ascension graduelle à travers la série des réincarnations, et à la fois ce qui rapproche l'homme du Christ"[14].

            Ainsi culmine l'alchimie qui débouche sur la doctrine moderne de la réincarnation, qui connaîtra le succès que l'on sait, et qui au prix d'une inversion du sens ancien de la métempsycose, viendra nourrir l'espérance du New Age.

 

 

Pour conclure

            Voici donc un enseignement récemment forgé à partir d'éléments disparates, sinon contradictoires : idée antique de temps comme chute contre idée moderne de temps comme progrès ; individu illusoire, lieu de chute d'une âme universelle, contre individu lieu de réalisation d'un dessein unique.

            C'est, semble-t-il, en ce point précis, l'unicité de l'individu, que grincent le plus nettement les rouages de la réincarnation. On y voit apparaître une âme qui n'est ni commune à tous les êtres vivants comme dans la métempsycose, ni propre à un seul individu qui ne vit qu'une fois, mais commune à un groupe d'individus vivant à travers plusieurs siècles. L'âme individuelle fait place à une âme séparée du corps, partagée dans un chemin d'évolution par plusieurs personnages - pour M. Dupont par exemple : lui-même, et auparavant Jeanne d'Arc, Louis XIV, Mozart, etc. - mais en général plutôt des gens remarquables dont l'âme, semble-t-il, s'est étrangement multipliée de nos jours, puisque les personnages célèbres sont loin d'être aussi nombreux que les adeptes de la réincarnation.

            C'est à cela que l'on peut mesurer combien la fortune de l'idée de réincarnation est grande, devenant de nos jours un lieu commun de la pensée du New Age, cela sous sa forme évolutionniste, dans le sens le plus optimiste du terme... depuis Jonathan Livingston le Goéland[15] jusqu'au couturier Paco Rabanne (qui avant de prédire la fin du monde et les chutes de satellites fut prêtre égyptien, initiateur des Pharaons, participant à l'embaumement de Toutankhamon, etc...)[16] ; en passant par l'actrice Shirley MacLaine (qui sent, dit-elle, qu'elle a passé beaucoup de temps dans les montagnes des Andes)[17]. Tout cela dans le New Age, à l'appui de ce qui s'imagine être une forme de la "science" contemporaine, depuis les NDE (near death experiences - en français : "expériences proches de la mort") - cf. Le film Experience interdite - jusqu'aux OBE (out of body experiences - en français : "expériences hors du corps")[18].

            Et ici la boucle est bouclée : la doctrine classique fondait le cycle transmigratoire sur une forme ou une autre de préexistence, suivie d'une chute malheureuse appelant réparation. Dorénavant l'idée d'évolution a été si bien intégrée, que celle de préexistence s'est estompée, est passée au second plan, quand elle n'est pas devenue inutile. La métempsycose était le signe d'une catastrophe, la réincarnation est un chemin de progrès.

            C'est ainsi qu'on penserait volontiers se tromper assez peu en voyant dans la foi en la réincarnation le signe désespéré d'un souhait de s'immortaliser. Souhait moderne : l'Inde comme l'Antiquité grecque ont le souci inverse : se débarrasser du malheur de la métempsycose, sortir enfin du cycle immortel des renaissances. Quant à la foi chrétienne, sachant qu'elle entend aussi, bien que d'une autre façon, débarrasser ses tenants de ce genre de souhait  - en communiquant à l'individu la certitude de sa présence, dès ici-bas dans le regard éternel de Dieu (cf. 1 Co 15:55, l'exclamation de Paul reprenant Osée 13:14 : "Mort, où est ton aiguillon ?"), - on est en droit de se demander si le passage à vide qu'ont connu le christianisme et la spiritualité entre le XIXe et le XXe siècles occidentaux n'est pas un des éléments expliquant la naissance et le développement de la foi à la réincarnation... pour une sorte de nostalgie du merveilleux.

R.P.


[1]Jean CALVIN, Commentaires sur le N.T. Évangile de Jean, Genève, Labor et Fides, 1968, p. 267.

[2]Cf. Antiquité juive, II, viii, 10 ; XV, x, 4.

[3]Cf. Guerre juive, II, viii, 14 ; Antiquité juive, XVIII, i, 3.

[4]Albert SCHWEITZER, Les grands penseurs de l'Inde, Paris, Payot, s.d., p. 37, in Denis MÜLLER, Réincarnation et foi chrétienne, Genève, Labor et Fides, 1986, p. 22.

[5]In MÜLLER, op. cit., ibid.

[6]Ou tout au plus, pour certains courants, transmigre tel et/ou tel composant de l'être, qui n'est de toute façon en aucun cas constitutif plénier de l'"âme" de la personne.

[7]Alexandra DAVID-NEEL, Le bouddhisme, Paris, Plon, 1936, p. 38-39. Réédition : Le bouddhisme du Bouddha, Paris, Le Rocher/Pocket, 1977, 1989.

[8]République, 379a. La plupart des ouvrages de Platon sont édités en français chez Flammarion, collection G.F.

[9]Timée, 91b.

[10]Phédon, 249bc ; République, IV, 441ab.

[11]Guerre juive, II, viii, 11. Antiquités juives, XV, x, 4. Cf. supra, p. 2-3.

[12]Guershom SCHOLEM, Le messianisme juif, Paris, Calmann-Lévy, 1974, p. 98.

[13]Rudolf STEINER, L'ésotérisme chrétien, Paris, Triades-Revue, 1957, p. 133-134.

[14]Ibid., p. 134-135.

[15]Richard BACH, Jonathan Livingston le Goéland, Paris, J'ai lu, 1983.

[16]Paco RABANNE,Trajectoire - D'une vie à l'autre, Paris, J'ai lu, 1992 (p. 70-71).

[17]Shirley MacLAINE, Miroir secret. Mon plus grand rôle, ma vie, Paris, R. Laffont, 1987, ch. 19.

[18]Cf. Benoît DOMERGUE, Points de repères sur la réincarnation, Paris, éd. de l'Emmanuel, 1993, p. 125-133.

  




RÉINCARNATION ? RÉSURRECTION ?

02 06 2005

 

 

 

RÉINCARNATION ?

RÉSURRECTION ?

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Lorsqu'on met aux prises la foi à la résurrection avec la croyance à la réincarnation, décidément actuelle, on est aux prises en même temps et d'emblée avec deux risques, on est entre deux écueils :

- Un premier écueil concerne les tenants de la notion de résurrection, et parmi eux ceux qui se sentent menacés, eux ou au moins leur foi, par cet apparent raz de marée réincarnationiste. Ce sentiment de menace prend la forme d'une sorte de mise en parallèle de deux croyances, qui débouche sur une sorte d'alternative. Alternative réincarnation ou résurrection. Comme entre deux façons deux d'envisager la survie - Pinochet est-il voué à ressusciter ou à se réincarner ? Alternative cauchemardesque qui nous situe dans la perspective d'une résurrection d'épouvante à la Stephen King, ou plus classique, "la nuit des morts vivants". Une espèce de survie. Or, à y regarder de près, ce n'est pas exactement la doctrine classique de la résurrection !

- Le deuxième écueil concerne les tenants de la croyance en vogue à la réincarnation. Il consiste à recevoir au pied de la lettre, au pied du discours, ce qui, on va essayer de le mettre en lumière, est un mythe - cela dit sans nuance péjorative. Cet écueil débouche sur une confusion généralisée, qui consiste à s'imaginer avoir été Mozart, Jeanne d'Arc ou Léonard de Vinci, mais plus rarement Pinochet (gageons qu'on s'en rendra compte en son temps) ! Les personnages célèbres intéressants voient ainsi leur âme se multiplier étrangement de nos jours puisque les personnages célèbres intéressants sont loin d'être aussi nombreux que les adeptes de la réincarnation. Ce faisant ces adeptes naïfs de la réincarnation s'offrent à la critique et à l'ironie en prêtant le flanc de leur croyance au ridicule. On connaît les Paco Rabanne, Shirley McLaine, et autres figures d'artistes clamant avoir été dans une autre vie prêtre égyptien, moine tibétain, que sais-je encore, quand des personnages célèbres, donc, ne sont pas explicitement cités, ou, pour les plus humbles, crapauds devenus princes - par le miracle du baiser de papa et maman qui a fini par conduire à leur naissance à leur vie actuelle. La croyance est poétique, avec une dimension mythique donc - les croyances à la réincarnation, faudrait-il dire, car elles sont très diverses. Mythiques, poétiques, elles présentent par là un intérêt qu'il ne faut pas négliger.

Concernant ceux qui admettent la résurrection et qui seraient ébranlés par le succès de ce qu'ils vivent comme une concurrence, il faut souligner encore que c'est là une erreur de perspective liée à une façon de comprendre la résurrection comme une sorte de survie, nécessairement alternative, dans cette perspective, à la réincarnation : en effet, selon cette façon de voir les choses, soit on survit en se réincarnant, soit on survit en ressuscitant, mais difficilement les deux. Que dire alors du judaïsme de la Kabbale, qui croit aux deux à la fois ? C'est que la résurrection n'est pas une sorte de survie, mais l'accès à une dimension de l'être qui n'est pas celle de notre vie organique qui se perpétuerait. Il suffit de relire 1 Corinthiens 15 pour se convaincre que ce genre de perpétuation n'était pas la conception de Paul, ou de relire les récits de la résurrection de Jésus pour constater que c'est tout autre chose qu'une perpétuation de la vie naturelle, ou animale pour le dire comme Paul. La résurrection est accès à une autre réalité, et investissement de la réalité naturelle par cet indicible. Aucun parallèle avec la réincarnation, qui est au contraire, justement, retour à cette réalité, serait-ce dans une perception mythique, ou poétique, ou bien imagination, ou espérance, de retour à un organique tout à fait connu, lui. Il est important de bien poser ces repères pour éviter ces deux écueils.

 

 

Le christianisme ignore globalement la croyance à la réincarnation, quoique sous d'autres formes, elle semble y émerger périodiquement. Je laisse tomber évidemment les contrevérités à sensation que l'on trouve parfois dans des publications ésotériques du genre "la réincarnation reconnue au Concile de Nicée" (lorsqu'il m'est arrivé de lire cela, j'ai cru tout d'abord à la pure mauvaise foi de ceux qui professaient ce genre d'abîme d'inculture. Puis entendant certains jeunes chrétiens, dans tel entretien de préparation au mariage, par exemple, me parler d'incarnation pour désigner la transmigration des âmes, j'ai cru comprendre : j'imagine que certains auteurs ésotériques ont confondu le dogme de l'Incarnation, sujet de Nicée effectivement, avec la réincarnation. Non pas mauvaise foi, mais lacune culturelle. Quoiqu'il en soit, rien de cela à Nicée).

Mais cela dit, il existe quelques émergences de ce type de croyance. La plus fréquemment évoquée est celle du christianisme cathare[1]. Effectivement dans le catharisme occidental tardif apparaît une croyance à la transmigration des âmes, à partir du XIIIe et surtout du XIVe siècle. Cet enseignement est ignoré dans le catharisme antécédent, et n'apparaît jamais dans les textes orientaux du catharisme. Mais il faut quand même en tenir compte.

Toutefois, parler ici de réincarnation, au sens moderne du terme est anachronique. On est plus proche du platonisme, avec son idée que l'âme est une réalité universelle, qui fait perpétuellement retour (c'est le sens du mot d'origine grecque "métempsycose"). On a affaire dans le platonisme, non pas à une âme individuelle qui se réincarnerait (au quel cas il aurait fallu dire "métensomatose", mais cela est précisément évité dans la philosophie grecque). Point d'âme individuelle qui change de corps, comme l'imaginent les modernes, mais une âme commune qui fait perpétuellement retour, et dont chacune de nos individualités est une sorte de dégradation passagère.

Or, il existe dans l'Antiquité, sans parler de la gnose, une forme chrétienne, et orthodoxe, de platonisme : l'enseignement d'Origène. Alors le platonisme y est fortement nuancé par l'héritage biblique, mais on y trouve de façon très précise cet élément du platonisme : la préexistence des âmes. Nos âmes ont été créées à l'origine bonnes et sont déchues dans des corps suite au péché originel, corps dont il s'agit d'être rachetés dans la foi, puis dans la résurrection, l'accession à des corps spirituels, comme le dit la 1ère épître aux Corinthiens. Et ce passage à la sphère paradisiaque, la traduction latine du traité des principes d'Origène (l'original grec étant perdu) l'appelle "in animam verti" (littéralement "changements en âme"), ce qui correspond à la notion grecque de "métempsycose". Point de réincarnation en tout cela, on le voit, mais il se trouve que certains moines origéniens ont été condamnés au IIe Concile de Constantinople, en 553, pour y avoir adhéré, si l'on en croit le Concile. L'idée de préexistence aurait permis de glisser à la croyance.

C'est là qu'on revient au catharisme. On sait aujourd'hui que les cathares sont les tenants, au Moyen Âge, d'une forme plus ancienne de christianisme, de type origénien justement, avec un large courant qui professe explicitement la préexistence des âmes, précisément. C'est sans doute un des éléments qui les a fait définir comme dualistes : un monde céleste, d'où nous sommes déchus, opposé à un monde terrestre où nous sommes en exil. Toujours est-il que du coup, la croyance à la transmigration a pu se développer. Comme éventuellement pour les moines origéniens condamnés à Constantinople, rien n'empêche en effet qu'on ait pu admettre chez certains cathares tardifs, que cette âme préexistante revête plusieurs corps successifs, pour une fonction proche finalement de celle que revêt dans le christianisme catholique d'alors, le purgatoire. Il se trouve qu'on est alors aux XIIIe-XIVe siècles, et qu'on a vu apparaître alors un parallèle de cette idée dans le judaïsme kabbalistique...

 

 

Il faut souligner que l'on est avec tout cela en présence d'une approche mythique, cela dit sans nuance péjorative, soulignons-le encore. On est en présence d'autant de tentatives d'approcher des réalités pressenties, mais qui échappent à notre capacité de cerner les choses, de saisir, de conceptualiser. On est en présence de réalités auxquelles on n'accède que par un travail de l'imagination. Cela vaut pour notre réalisation de ce qu'il y a un parallèle entre une notion comme celle du purgatoire, et l'idée de réincarnation. Travail de l'imagination pour aborder, en image donc, ce qui en soi échappe à l'image.

 

***

 

Il y a, par ailleurs, dans la tradition mystique de l'islam, le soufisme, où, en général, on ne croit pas à la réincarnation, une notion parallèle très importante concernant pour le coup, le monde de la résurrection. Il s'agit de la notion de "monde imaginal", selon la traduction effectuée par Henry Corbin, ce grand spécialiste de l'islam et de sa mystique, traduction à partir du latin médiéval mundus imaginalis de ce qui est en arabe le 'alam al-mithâl, le monde intermédiaire - intermédiaire en l'occurrence entre les réalités matérielles d'ici-bas, accessibles à nos sens, et les réalités purement spirituelles qui nous échappent totalement, puisque nos intelligences ne fonctionnent qu'à partir de nos sens. Des mystiques musulmans du Moyen Âge, comme Sohrawardi ou Ibn 'Arabi, ont ainsi conçu l'idée d'un monde intermédiaire entre celui des sens et celui de l'Intelligence pure, Dieu, un monde intermédiaire accessible à l'imagination, non pas un monde imaginaire, mais un monde imaginal, c'est-à-dire un monde qui existe réellement, contrairement à ce qui serait un monde imaginaire. C'est le monde des corps subtils, corps spirituels ; monde intermédiaire, où s'opère la création, où les idées pures de Dieu revêtent une forme qui va se réaliser dans la matière, monde où s'opèrent les miracles, et monde, donc, de la résurrection.

Ce monde réel est donc accessible à notre pouvoir imaginatif, sans lequel de toute façon ce qui est hors matière nous demeurerait parfaitement inaccessible, dans la mesure où nous ne pensons qu'au moyen d'images. Mais tandis que l'imaginaire est dévoiement de ce pouvoir, en ce qu'il ne conduit nulle part, ou qu'il ne conduit qu’à des images sans correspondance réelle, le monde imaginal est un monde réel accessible à cette même faculté imaginative, comme un lieu carrefour, espace de rencontre entre notre monde et celui de Dieu. C'est là, soulignons-le, que sont, dans cette perspective, les corps de résurrection.

La rencontre entre le monde céleste et le monde matériel, s'y fait, pour notre imagination, dans le mythe. Car nos soufis, influencés par la tradition persane zoroastrienne, le sont aussi par le platonisme. En effet pour le platonisme, c'est dans le mythe qu'a lieu le point de contact entre le monde des Idées et celui de la matière. Le mythe n'est pas à prendre à la lettre, comme s'il décrivait une réalité matérielle ; il n'est est pas moins porteur d'une vérité à laquelle donc il donne accès, comme au travers d'un miroir, dirait Paul. C'est ce monde que l'on rejoint dans la résurrection.

On a donc un monde des idées pures - idées éternelles -, un monde inaccessible aux êtres de sens que nous sommes ; et une matière brute qui n'aurait pas de sens hors l'intelligence qui l'oriente, l'idée que Dieu en a en quelque sorte, et un troisième monde, intermédiaire, où ce sens se forge, imaginal, matière dans l'esprit, esprit dans la matière, où nous sommes, êtres humains, êtres de sens et intelligents à la fois, les témoins, dont nous sommes les ministres, et les destinataires dans la résurrection. Monde autre toutefois que celui l'on se réincarnerait, qui lui est notre monde de sens, organique. Ici, on est dans le monde angélique, dans l'autre siècle, le siècle à venir, pour le dire dans les termes du Nouveau Testament.

 

 

L'âme a été perçue comme immortelle dans l'essentiel du monde méditerranéen antique, ce monde de culture grecque. Sauf chez quelques-uns comme les Épicuriens qui optaient pour penser qu'après la mort, il n'y a plus rien. C'était leur façon à eux d'affronter la mort dans la sérénité : avant la mort, il n'y a pas de mort, on vit ; après la mort, il n'y a plus de pensée pour craindre encore quoique ce soit : la mort n'a donc pas à être redoutée. Mais à part ce courant, en fonction de notre conception des Idées, ou des formes pures mathématiques, on croit donc sous une forme ou une autre à l'immortalité de l'âme. Le monde juif et chrétien n'a évidemment pas échappé à la pensée ambiante.

Point de réincarnation à l'époque, au sens où on l'entend aujourd'hui, puisque cette croyance ne date que du XIXe siècle ; mais partage de l'idée d'une âme immortelle, cela en parallèle avec la croyance à la résurrection des morts. Le partage d'une conception épicurienne de la mortalité totale de l'âme avec celle de la résurrection est moins bien attesté. Cette croyance prisée aujourd'hui, qui est même parfois réputée biblique, me paraît aussi assez moderne. Le shéol de la Bible n'est pas la mortalité épicurienne, même si pour certains philosophes juifs, peut-être de la mouvance sadducéenne - si on en croit ce que disent d'eux leurs adversaires pharisiens ou chrétiens -, ont pu s'en rapprocher en se réclamant par exemple, à tort ou à raison, de l'Ecclésiaste. La croyance majoritaire, qui accompagne celle de la résurrection, reste probablement celle de l'immortalité. L'historien Josèphe en témoigne clairement, mais aussi, concernant le christianisme, divers propos du Nouveau Testament.

Tôt ou tard, devait donc apparaître la question de la compatibilité de cette croyance avec celle de la résurrection. Et comme celle de la résurrection est, elle, très clairement attestée, comme, de plus, elle a souvent été comprise de façon assez matérialiste, résurrection ou immortalité ne pouvaient pas ne pas en venir à être reçues comme une alternative (qui rejoint d'ailleurs celle qui est entre réincarnation et résurrection) : ou l'une ou l'autre. Et c'est souvent ainsi qu'on perçoit de nos jours immortalité de l'âme et résurrection des corps. Une alternative, ou bien deux temps successifs : une âme immortelle, qui après la mort du corps, attend la résurrection. C'est là sans doute la conception majoritaire du christianisme. C'est d'ailleurs dans ce temps intermédiaire entre la mort et la résurrection qu'a pris place le purgatoire. Ce peut-être pourquoi Luther a fini par pencher pour la mortalité de l'âme. Ce en quoi le protestantisme, dans sa majorité, ne l'a pas suivi.

On a parlé du monde imaginal dans le soufisme, le monde des corps subtils et de la résurrection, corps spirituels. On a peut-être là une solution. Liée à ce que l'on ne peut concevoir d'être humain, d'être pensant, que dans le cadre de la faculté imaginative. On ne pense pas, en effet, on l'a dit, sans cet intermédiaire. Or, la faculté imaginative participe de la dimension sensorielle de nous-même, donc corporelle. Nos sens sont la dimension corporelle par laquelle nous sommes reliés au monde. Nous en recevons l'information qui fait de nous des êtres pensants. D'où, à y réfléchir, l'immortalité n'est concevable finalement que comme résurrection, pas forcément matérialiste, mais sensorielle, d'une façon ou d'une autre, à savoir, au minimum, imaginale. C'est où l'immortalité de l'âme revêt forcément une dimension résurrectionnelle, un revêtement imaginal.

Et finalement on est très proche de l'interrogation que posait l'école d'Aristote à celle de Platon - qui est, on le sait, un moment essentiel dans la réception de l'immortalité de l'âme. Mais l'école d'Aristote interrogeait celle de Platon en ces termes : les Idées éternelles, parmi lesquelles l'âme immortelle, peuvent-elles exister en dehors de la matière où elles se réalisent ? Ou en tout cas, peut-on, nous, les concevoir en dehors de la matière où nous les percevons ? C'est ainsi que chez les aristotéliciens chrétiens du Moyen Age, au premier rang desquels Thomas d'Aquin, on définissait l'âme comme la structure du corps, la structure inscrite dans la pensée de Dieu. Dieu qui nous fait advenir comme êtres humains, dans le corps qui reçoit cette structure. Idem de la résurrection. La même structure qui nous fonde dans ce temps, nous fait advenir à nouveau dans la résurrection. C'est ainsi que la résurrection est corporelle, sans qu'il soit besoin d'aller imaginer un remodelage des éléments de matière devenus pour leur part pissenlit ou tragique pourriture[2].

Le dilemme résurrection/immortalité n'est pas sans ressemblance avec le dilemme résurrection/réincarnation. On vient de voir rapidement comment ce dilemme-là a été à peu près résolu. Celui-ci est tout de même un peu plus difficile à résoudre, mais si l'on considère la kabbale, il n'est peut-être pas insoluble. Il reste que les deux notions renvoient à deux attentes qui elles, sont fort dissemblables : retour en ce monde, dont on a vu qu'il n'est pas sans rapport avec une sorte de purgatoire, en tout cas si l'on est optimiste. Parce que faire retour en un monde où Auschwitz a réellement existé, est-ce simple purgatoire, n'est-ce pas déjà l'enfer ? Les cathares se posaient déjà de telles questions. Retour en ce monde, donc, pour la réincarnation, accession à un monde libéré, sauvé, racheté, pour la résurrection,... genre de Nirvana, peut-être, emportant l'esprit et les sens dans leur réintégration imaginale...

 

R.P.



[1] Voir mon livre : R. Poupin, Les cathares, l’âme et la réincarnation, Loubatières, 2000.

[2] Cette conception des choses qui résout le dilemme immortalité/résurrection peut pour le même coup résoudre la question de savoir ce qu'il en est du temps intermédiaire imaginé entre la mort et la résurrection. Si l'on pense à la dimension subjective, liée à nos sens, de notre conception du temps, de l'espace, et de leur relation, notre faculté imaginale peut nous faire percevoir comment subjectivement, la résurrection suit immédiatement la mort, comme le réveil suit immédiatement l'assoupissement pour celui qui dort, comme le dit Paul, tandis que le temps continue à s'écouler interminablement pour celui qui veille.